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Emmanuelle Indekeu :

directrice générale et artistique d’ArtOnPaper à Bruxelles

· Art Market

À l’occasion de notre partenariat avec ArtOnPaper, nous avons eu le plaisir d’échanger avec Emmanuelle Indekeu, Directrice Générale et Artistique de la foire bruxelloise dédiée au dessin et aux œuvres sur papier. À la tête d'ArtOnPaper depuis 2026, Emmanuelle défend une approche ouverte et contemporaine de la création, nourrie par un parcours entre artistes émergents, institutions et médiation culturelle.

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1. Le marché du dessin et de l'œuvre sur papier a longtemps été perçu comme une porte d'entrée à panier plus accessible. Voyez-vous les éditions comme un relais de croissance pour les galeries exposantes ? un moyen de toucher de nouveaux collectionneurs à des tickets d'entrée plus bas ?

Il me semble que la question de l'édition est particulièrement intéressante pour plusieurs de ces qualités. Premièrement, en effet, les éditions sont des œuvres plus accessibles financièrement, mais permettent également d'accéder à des œuvres d'artistes plus établis, dont les pièces uniques sont hors de portée pour la majorité des collectionneurs. Mais je me méfierais de réduire l'édition à une simple rampe d'accès : c'est une catégorie qui a sa propre exigence, comme l’ état de la feuille, la qualité du tirage, le rapport à l'œuvre originale, les artistes se permettent d’autres tentatives dans leur production d’éditions. Cela attire donc également des collectionneurs aguerris cherchant à approfondir un corpus plutôt qu'à l'élargir. Le dernier rapport Art Basel & UBS confirme d'ailleurs ce mouvement à l'échelle du secteur : les estampes et multiples représentent désormais 12 % des ventes en galerie, la photographie ayant doublé sa part en quelques années. A ArtOnPaper, l'Édition est une section à part entière, que nous souhaitons développer car elle porte sa propre légitimité curatoriale, au même titre que le Main ou le Solo.

2. Être une foire mono-catégorie est à la fois une force d'identité et un risque de niche. Où tracez-vous la ligne entre exigence curatoriale et nécessité d'élargir l'audience ?

Je crois que la tension que vous décrivez repose sur un malentendu, parce qu'elle suppose qu'accessibilité et exigence soient antinomiques. Or le papier est le médium le plus proche à la fois du collectionneur aguerri et de l'amateur ou du curieux : c'est un médium intellectuellement facile à appréhender, dans la mesure où chacun l'a déjà manié depuis la plus tendre enfance. Il n'y a donc aucun rapport d'intimidation, contrairement à ce que peut produire un médium méconnu ou impressionnant par sa technique ou son échelle. Mais cette première approche, presque naïve, cache une réalité bien plus dense : le papier porte en lui une sensualité propre, une exigence de fabrication, et plusieurs siècles d'histoire et de savoir-faire, du vélin médiéval à la gravure contemporaine. C'est précisément cet écart entre la familiarité du geste et la profondeur du médium qui nous dispense de choisir entre rigueur et ouverture : l'entrée est universelle, mais elle ne mène nulle part sans un vrai travail de curation et une certaine exigence. Nos cinq sections que nous sommes en train de développer — Main, Emergent, Solo, Old Masters, Édition — donnent corps à cette profondeur en tentant d’organiser des siècles de pratiques, sans avoir besoin d'abaisser l'exigence pour élargir le public : le public, en un sens, est déjà là, dans son rapport instinctif au support.

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3. On observe une contraction du milieu de marché et une concentration des acheteurs sur les "valeurs sûres". Est-ce que le segment de l'oeuvre sur papier suit cette même tendance, ou a-t-il sa propre dynamique ?

D’après les derniers rapports le marché se vide en son centre plutôt qu'il ne recule dans son ensemble : 11 % des artistes concentrent 58 % des ventes en galerie, et c'est la tranche intermédiaire, entre 500 000 et un million de dollars, qui inquiète le plus les marchands, la confiance y étant tombée de 51 à 34 %. ArtOnPaper ne se situe pas à un seul endroit de cette courbe, parce que la foire fait coexister trois logiques d'achat bien distinctes. En dessous de 10 000 euros, on est souvent dans le coup de cœur, un geste d'achat qui échappe largement à cette question de prudence, puisqu'il répond au désir plutôt qu'au calcul. Entre 10 000 et 50 000 euros, une majorité de galeries présentent de jeunes artistes ou des petites oeuvres sur papier d’artistes établis : c'est le socle que le rapport décrit comme le plus résilient en volume, où la prudence se traduit non par un repli sur la notoriété, mais par la confiance accordée au jugement d'une galerie qui défend un artiste depuis plusieurs années. Et certaines de nos galeries présentent également du second marché, avec des œuvres d'artistes historiques déjà installés dans les collections et les livres, un segment plus proche de la logique que décrit le rapport, où la « valeur sûre » se rapproche de la notoriété et de la cote établie. Plutôt qu'une contraction du milieu, ArtOnPaper superpose donc trois économies du désir et du risque, sans que l'une fragilise les autres, puisqu'elles ne s'adressent ni aux mêmes acheteurs ni aux mêmes motivations.

4. On voit de plus en plus de galeries construire une part significative de leur chiffre d'affaires via des plateformes en ligne. Comment intégrez-vous cette dimension digitale dans votre réflexion sur la foire ? Sur quels points voyez-vous de la vraie complémentarité ?

Les chiffres 2026 montrent plutôt un retour au réel plutôt qu'une fuite vers le numérique : les ventes en ligne sont tombées à 9,2 milliards de dollars, leur plus bas niveau depuis 2019, loin des 25 % de parts de marché atteints durant la pandémie. En revanche, on peut observer que les ventes des galeries sur les foires est remontée légèrement de 31 à 35 %. Cela me conforte dans mon pressentiment que le digital excelle pour la découverte, 63 % de la valeur des ventes en ligne se fait sous 50 000 dollars, mais il ne remplace pas l'examen de l'œuvre, la feuille, son grain, son filigrane, son verso. Pour ArtOnPaper, la complémentarité se construit en amont, à travers plusieurs canaux : Instagram et la newsletter portent le récit, tandis qu'Artflo présente une sélection d’oeuvre par galerie et permet aux collectionneurs de repérer des œuvres avant même d'arriver sur place. Cette phase prépare la visite, elle ne la remplace pas : l’acquisition et la confiance qui la précède continuent de se régler physiquement, sur la foire.

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5. Le dernier rapport Art Basel & UBS montre un renforcement de l'achat régional. Est-ce que cette tendance profite à un marché comme la Belgique : plus petit, mais potentiellement plus identifiable face à des places plus diluées comme Paris ou Londres ?

Le rapport documente une régionalisation tangible des flux : au Royaume-Uni, les importations d'œuvres ont bondi de 47 % quand les exportations reculaient de 39 %. En Europe continentale, la France progresse de 9 %, la Suisse et l'Autriche de 13 %. La Belgique n'apparaît pas isolément dans ces statistiques, donc je resterai prudente sur les chiffres mais le principe joue en notre faveur : un marché plus modeste offre une lisibilité que les grandes places, par leur diffusion géographique et leur volume, ne proposent plus. ArtOnPaper se visite dans son entièreté en une après-midi et se comprend comme un ensemble cohérent. C'est un atout à l'heure où le collectionneur cherche moins à couvrir un marché qu'à s'y retrouver.

6. Quelle est, selon vous, l'ADN éditorial d'Art on Paper aujourd'hui ? Ce qui définit une sélection Art on Paper et la distingue d'une autre foire d'édition ?

La ligne que nous suivons pour cette édition tient d'abord à l'ancrage de la foire dans sa propre histoire : la présentation solo, avec laquelle tout a commencé, reste au cœur du projet avec 13 de nos 56 exposants qui font une présentation solo cette année. Mais cette ligne se conjugue avec une attention portée aux nouvelles générations, tant du côté des exposants que des collectionneurs : 17 de nos galeries ont moins de cinq ans d'existence, et nous observons chez les jeunes collectionneurs des comportements d'acquisition qui leur sont propres. Vient enfin le dialogue avec l'art moderne et ancien, que nous continuons à construire. Les sections Old Masters et Éditions se dessinent encore et nous souhaitons les développer davantage dans les années à venir. Nous souhaitons ancrer la foire dans un discours historique et un dialogue entre le contemporain et l'art moderne et ancien mais ceci est une histoire à construire ensemble.

Cette dixième édition referme une première décennie et en ouvre une nouvelle, nous n'en sommes qu'au premier pas, et beaucoup reste encore à développer.

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